lundi, 05 octobre 2009

C'est long et toutefois important!

Mes contemporains sont poursuivis par le non-sens. Chercheurs souvent désespérés, la vie semble à leurs yeux une succession chaotique d’instants et d’évènements. Or les évènements-aussi bien ceux de notre histoire personnelle que ceux de l’histoire de l’humanité- ne valent que par leur sens. En soi, un évènements, ce qui nous arrive, n’a pas de sens ; A travers l’événement, on doit pouvoir discerner, juger, entre ce qu’il comporte de tragique et ce qu’il porte de grâce et de fécondité. On doit pouvoir le relativiser. Le sens, c’est faire l’expérience que, à travers et au-delà du tragique, il y a autre chose. Les évènements de l’histoire ne sont que gangues closes. Le sens les ouvre et dévoile leur mystère.

Ce dont la plupart des hommes et des femmes d’aujourd’hui ont besoin, c’est de donner du sens à leur existence. J’en rencontre un grand nombre qui vivent dans un bain d’insécurité et parfois même d’angoisse : " A quoi ça sert de vivre ? " Et comme je les comprends ! J’ai connu moi aussi ,….,l’angoisse de nuits sans réponses , de chemins sans issue.

Le problème n’est pas là. Cette inquiétude du sens est nécessaire et bénéfique. D’âge en âge, elle a taraudé l’humanité. Le problème, c’est le vide, l’absence contemporaine de moyens pour répondre à cette inquiétude. J’enrage ainsi de ce que, exploitant ce manque, ceux qui ont pignon sur rue aillent contre le sens. Ils ne nous proposent que des lieux communs et de la pensée commune, de l’émotion et du pathétique, à contresens. Dans les univers médiatiques, politiques et parfois même religieux, nous sommes dans le règne du sensationnel, le nez collé aux évènements.

Pourtant, combien je préfère cet état de manque à la fausse quiétude du temps de ma jeunesse ! J’ai vécu le début du siècle dernier : le terrain paraissait solide et tout ronronnait doucement. Les gens vivaient bonnement, sans chercher midi à quatorze heures, dans un conformisme dit de bon aloi où chacun s’accommodait de sa place et de sa situation. Tout bien considéré, on vivait dans un carcan. L’autorité était sacrée, intouchable, et ne pouvait pas être remise en question. La petite minorité qui osait l’attaquer, c’était le Mal, Satan. Toute velléité de changement était ainsi étouffée sans faire de bruit. C’était calme, mais terriblement superficiel. Les valeurs sacrées – et qui étaient défendues comme telles – semblaient éternelles mais, statue aux pieds d’argile, elles tenaient plus de la tradition, de coutumes que d’une conviction profonde et intérieure. Ce mode de fonctionnement social n’était pas dans le faux, il apportait de la sécurité. Il n’était cependant pas non plus dans le vrai. Il était à coté : à coté de l’homme et de sa vérité, en dehors de sa recherche. Le propre de l’homme, dans sa grandeur et sa misère, est de chercher, de ne pas se satisfaire de son état ou de convictions prêtes à porter.

Mais le vernis de surface s’est craquelé. Le bel ordre, respecté mais illusoire, s’est aussitôt effondré. On étouffait. L’aspiration à une plus grande liberté a bientôt fini par l’emporter. Tout aussitôt, on est tombé dans l’excès contraire : plus rien n’exige le respect, plus rien ne tient, rien de rien. Nous avons quitté les sentiers trop balisés pour un monde de sable mouvants. On étouffe de nouveau, mais pour la raison inverse : plus rien à quoi s’accrocher ! Avant, de manière simplette, ni discutée, ni réfléchie, on savait pourquoi on vivait et pourquoi on mourait . Désormais, tout est relativisé, tout est attaqué, avili. Les sécurités, superficielles, ont été larguées par l’absence totale de sécurité et de signification. Pour le meilleur, on s’est enfin réveillé au questionnement, à l’inquiétude du sens qui ne peut jamais être acquis ou imposé. Pour le pire, l’homme contemporain en reste à cette inquiétude sans pouvoir trouver d’issue.

Outre la complicité des institutions et des personnes en vue, je vois trois causes à cela.

La première est que, loin d’entrer dans un chemin de pensée, nous sommes aujourd’hui fasciné par la raison, au point de ne pouvoir nous libérer de la ratiocination qui n’ouvre aucun horizon§. Tout est sujet à discussions sans fin, tout est sans cesse remis en question, toutes les valeurs. Comme l’arbre cache la forêt, des détails, des broutilles, des évènements singuliers sont tellement mis en relief que le reste de l’univers n’apparaît plus, ni aucune vision d’ensemble qui donne à chaque chose sa place dans un tout unifié. Nous sommes ballottés d’une question à l’autre.

En second lieu, cette raison raisonnante est scindée du rapport à l’action qui, elle, est guidée par le feeling, l’émotion du moment. Là aussi, plus d’unité : les gens passent de l’exaltation au tragique en un instant. Ce règne de l’affect empêche l’épanouissement du cœur dans une suite de sentiments passagers, transitoires, contradictoires. Nous sommes ballottées d’une émotion à l’autre.

Enfin, le divertissement est roi : dans un tourbillon vertigineux, il offre une succession de plaisirs ou de devoirs à honorer sans cesse pour échapper au vide. On se noie dans la fête, la consommation, le travail, l’activisme. Le nez dans le guidon, un tous de roue doit impérativement succéder à l’autre pour nous empêcher de tomber, sans que jamais une orientation, un horizon, un sens enfin, soit contemplé et visé.

"Vivre, à quoi ça sert?"

Soeur Emmanuelle